C'est une des tares de notre histoire locale, ici comme ailleurs,
de négliger généralement les éléments de l' humble et profonde
vie de notre peuple, comme ce fut le cas pour les esclaves de l'Antiquité,
les manants de chez nous semble ne pas avoir de vie propre. Pourtant,
ils sont nombreux, actifs, à cette époque où tout le travail se fait à bras.
Dans La Rochelle qui se développe et s'enrichit, ils vivent plutôt mal,
dans les écrennes, répliques des huttes du marais, enfoncées
dans la terre et recouvertes de chaume, de rouche ou même de fumier
(1).
C'est alors que va se situer l'épisode historiquement mystérieux
de ce groupe humain dont le souvenir s'est perpétué
à l'aide d'un nom mal défini, ceux qu'on a appelés les Colliberts.
Dire qu'il s'agissait d'envahisseurs refoulés est presque une lapalissade :
tous les Maraîchins tirent plus ou moins leurs origines de peuples proscrits.
La plupart des auteurs qui n'en parlent généralement que d'une façon
très évasive affectent de voir en eux soit des serfs fugitifs,
soit au contraire des paysans libresqui pouvaient ainsi partir
et se fixer hors de toute ingérence de leurs Seigneurs.
Ce qui n'expliquerait toujours pas la crainte et l'aversion qui leur
étaient portées. Pour les autres, tenants de la nouvelle école régionaliste,
le Collibert pittoresque apparaît comme le bon sauvage,
libre et indépendant, qui a l'air de passer convenablement
son temps entre la pêche, la chasse et les promenades....
dans la Venise Verte.
Aucune de ces thèses n'a donc apporté une réponse à l'ostracisme
qui frappait les Colliberts. Je pense pour ma part que,
comme les Cagots (2) du Béarn ou les Caqueux Bretons,
ils s'identifiaient à ces intouchables de la société médiévale qu'étaient
les lards ou lépreux affligés d'une maladie répugnante
(1) G.Musset, `la bonne ville de La Rochelle".
(2) Le dictionnaire de Bescherelle (1846) désigne sous le nom
de Cagot une race d'hommes vivants dans le voisinage des Pyrénées,
regardés par la superstition généralement répandue au moyen-âge
comme anthropophages, hérétiques et livrés à tous les vices.
Ils passaient également pour lépreux ou lards.
on a relaté par ailleurs l'état de ségrégation morale et matérielle
qui leur était imposé de par son qualificatif même, Le Collibert
(du Latin Coluber, " couleuvre ") était assimilé aux reptiles
dont on retrouvait sur eux la peau squameuse et les pustules.
Rejetés de partout, astreints à des pratiques dégradantes, ces malheureux
ne trouvaient parfois qu'une paix relative dans les établissements placés
sous la protection des abbayes.
Jusqu'à une période récente, l'emplacement de ces léproseries (1)
rurales est resté ancrer dans les souvenirs, englobant ceux qui s'y fixèrent
par la suite, le même sentiment de rejet.
Il est facile de penser que l'isolement de Maillezais ait pu favoriser le regroupement de ces misérables à l'intérieur de cette léproserie
ou maladrerie, où ils connaîtront enfin la paix qui leur est refusée par tous.
Il leur est enfin permis de s'organiser, de pratiquer certains métiers,
même de petits commerces et de tenir des fermes isolées en bordure
des terres, de là viendrait, dit-on, le terme de borderie ou maison
de campagne, dont le sens s'est beaucoup modifié par la suite.
Pauvres, assistés et protégés de l'église (2) ils sont de leur vivant
exemptéde tout impôt. Alors, à cette société de réprouvés,
sorte de cour des miracles réfugiée dans le Golfe du Poitou,
on va voir s'adjoindre encore une fois tout ce qui fuit, les exclus,
les faillis, les marginaux. A l' heure de la persécution,
les Juifs y trouvent asile.
La vindicte populaire a rapidement fait d'amalgamer le tout, quand
déferlera dans l'ouest,
en 1320 ce qu'on a appelé la Croisade des Pastoureaux, qui n'étaient
en fait qu'une sorte de pogrome, on verra juifs et lépreux indifféremment massacrés. Dans cette société aux clivages profonds qu'était notre
moyen-âge, les pauvres Colliberts furent voués à former le contingent
des races maudites.
(1) Commune leur était interdite et ils étaient constamment
sous le coup de la réprobation publique.
Sous le nom de Caqueux (du Celte. Cacold ou Cacou)
nom qu'on donnait autrefois aux individus d'une espèce
de caste qui existait en Bretagne et que le reste du peuple
regardait avec une certaine aversion, prétendant qu'il s'agissait
d'un reste de Juifs et qu'ils étaient tous lépreux.
(2) Paradoxalement, le lépreux, paria intouchable, retranché
de toute vie sociale et de la communion des chrétiens,
demeurait en même temps privilégié en esprit, étant ce pauvre
auquel appartient le royaume de Dieu.
"Mon frère, mon cher pauvre du Bon Dieu, pour avoir à souffrir
moult tristesse, tribulations, maladie, mesellerie ou autres
adversités, on parvint au royaume de paradis où il n'a nulle
maladie, nulle adversité, mais tous y sont purs, nets.
Mais que vous soyez bons chrétiens et portiez patiemment
cette adversité... et vous aurez part à toutes les prières
de notre mère l'église comme si personnellement vous étiez
assistant au service divin, comme les autres.

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